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Chaque jour

Mis à jour : 25 juil. 2018

Je vis chaque jour dans celle de quelqu’un d’autre. J’entre avec leur permission, dans leur environnement, dans leur intimité, dans leur anonymat. Ils appellent à l’aide et nous ouvrent la porte. Parfois en larme, parfois en rage, parfois en nage.


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À une cabine téléphonique, un homme assis sur un muret. La tête entre les mains, je vois déjà les larmes qui s’écrasent au sol. « Hier, je me suis fait des hits de cocaïne, j’ai pris tous mes séroquels et mes valiums. Je ne sais pas où j’étais, mais quelqu’un m’a trouvé. Quand j’ai ouvert les yeux, j’étais à l’hôpital et ce matin, j’ai eu mon congé. J’ai traversé la rue et j’ai composé le 9-1-1. J’ai tout perdu. Je suis à bout, y’a plus de solutions … … … J’ai peur. J’ai besoin d’une place où je vais être protégé » « Peur de quoi Monsieur? » « Peur d’être seul » « Pourquoi? » « J’ai peur de moi » Je lui aurais dit, sans gêne. « Moi aussi j'ai peur des fois, monsieur. »


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Un autre nous rejoint alors qu’il vient de retrouver sa conjointe au sol dans la toilette; aussi blanche que la céramique et qui ne répond pas au son de sa voix. « Monsieur, elle n’a aucun problème de santé, pas d’allergie et ne prend aucun médicament? » « Non … … … elle traverse une période difficile avec sa fille » « Monsieur, il n’y a vraiment aucun médicament dans votre maison qu’elle aurait pu avaler? » On retrouve rapidement un flacon d’antidépresseur datant d’il y a 10 jours; vide. Le visage de l’homme nous voyant sans ménagement, tenter d’avoir un signe de conscience de sa femme; son pouls trop rapide et sa tension artérielle en chute libre nous donnent le signal d’alarme nécessaire pour déclencher le processus d’urgence.


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Ou encore l’homme d’une cinquantaine d’années, la barbe longue et les joues creusent, avachit près de la porte d’une station d’essence. Le genre paumé qui habite un logement miteux sans téléphone. Il nous dit qu’il a fait des convulsions 1 heure plus tôt. Le bonhomme sent l’alcool et tient entre ses doigts jaunis, le restant d’une cigarette qu’on lui demande d’écraser. Il a peine à tenir sur ses jambes et tremble à en perdre l’équilibre. Mais il est adorable. Alors qu’on discute pénard dans le véhicule, ses mains se resserrent subitement sur sa tête, son visage se crispe et il pousse un « Fuck » rauque et douloureux. Ses larmes m’offrant la vue d’une douleur tangible. Avant. Avant, il était. Depuis un accident qui lui a brisé la colonne, il y a 10 ans; il n’est plus qu’une relique d’affliction. Avant, il devait être beau. Dans ses yeux, même fatigués, j’arrive à l’imaginer.


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Un accident auto-piéton. Une dame de 86 ans étendue sur l’asphalte, la tête dans un halo rouge visqueux. Elle est consciente et me parle avec un accent européen plein de fougue. Son crane a saigné après avoir touché le sol, mais elle ne se plaint de rien, sauf du fait que plusieurs personnes lui ont posé les mêmes questions. Je sens la jeunesse qui en émane. Elle, rien ne pourra l’abattre. C’est une femme; une de celle qui se tient droite. Et le conducteur… qui lui a pris la fuite après l’avoir frappé alors qu’elle marchait sur le trottoir.


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Je vis chaque jour dans celle de quelqu’un d’autre. Alors qu’une personne signale le 9-1-1; j’ouvre sa porte, prête à porter sur mes épaules, le temps d’une vie. C’est ça, ma vie à moi.



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