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L'urgence traversera le pont...

Mis à jour : 25 juil. 2018

On est dans un coin riche de la métropole. Des maisons immenses, des portes énormes en bois massif, des entrées en pavés unis, des arrangements floraux et de l’herbe coupée en carreaux. Les arbres du quartier sont si gros que les racines déforment l’asphalte, la suspension du véhicule est mise à dure épreuve. Dans l’ambulance, ma partenaire et moi, gants de nitrile en main, sous un plafond de gyrophares hurlants. On rigole fort et on se remémore les procédures pour ce genre de cas, à la manière d’un quiz télé. Dosage, déplacement, protection, critères d’inclusion… Immobilise le camion derrière celui des premiers répondants, l’une remettant une partie du matériel à l’autre, qu’à quelques pas d’une porte déjà entrouverte.

Ne pas activer le pas; l’urgence traversera le pont quand elle sera rendue à la rivière.

Nous avançons dans le domicile, sans réponse, dans un couloir de pièces et d’œuvres d’art, fouillant chaque salon des yeux, plongés dans la pénombre de la nuit. Des marches. Trois. Tapis épais avec des motifs floraux taillés à la surface. Chambre à droite, visage pâle d’adolescente qui en sort, debout, téléphone en main, visiblement hors d’état, nous pointant le haut des escaliers. Ma partenaire, sourire en coin lance un « Ouin! Juste à voir sa face, on pourrait jurer que ça ne va pas bien en haut! » 2 étages garnies de moquette, qui tournent sur elle-même. Quelques sons de voix, faibles, parviennent en écho dans un silence de mort. Tout est toujours au ralenti, le moment est aussi long que ça peut prendre d’imaginer la situation en lisant ces lignes. Nous arrivons tout en haut. Ça donne une impression de désordre total. L’exiguïté de l’étage, les cinq premiers répondants et tout leur équipement. Une longue tubulure sort d’une trousse rouge et se rend jusqu'à un masque posé sur le visage d’une jeune fille.

Je remercie les premiers répondants pendant que ma partenaire enjambe le corps étendue, yeux ouverts, sur le carrelage d’une minuscule salle de bain. De tout son long, pantalon au cheville, début de cyanose péribuccale, rythme respiratoire beaucoup trop rapide et difficile. « Elle fait des allergies au sésame, elle a déjà fait une crise dernièrement, son ami croit qu’il y a en avait dans ce qu’elle a mangé » J’ouvre le moniteur, tends la saturométrie et le sphygmomanomètre à ma partenaire. Elle commence l’évaluation primaire, la patiente ne répond pas verbalement mais lui sert spontanément les doigts quand elle les glisse dans sa main. Tension artérielle à 56/34, saturation à 75%, pouls à 130 battements par minutes, angio-œdème, rythme respiratoire à 48 par minute. Estimation rapide : 3 minutes de plus et elle était en arrêt respiratoire. A peine quelques unes de plus et son cœur flanchait. Nous injectons une première dose d’épinéphrine qui créera une réaction Alpha et Beta; vasoconstriction et bronchodilatation. P. me demande le ballon-masque mais je lui tends déjà. On embarque la demoiselle, les courroies bien serrées sur son thorax, et on lui offre un voyage dont elle ne se souviendra surement pas, vers l'hôpital.

On peut faire des blagues alors que l'atmosphère de l'urgence est imminente. On peut ralentir le pas quand on sent que tout nous tire vers l'avant. Mais on prendra toujours l'éternité, quand il s'agit de sauver la vie d'un individu.

Au centre hospitalier pour enfants, la jeune femme a été prise en charge, alerte et orientée. Comme si rien ne s'était passé. Comme si nous ne nous étions jamais présentées à sa porte …

Voila pourquoi j'adore ce job. Nous n'existons que dans l'infini ; autrement, on se meurt dans l'oublie.



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