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Ralentir la course

Mis à jour : 24 oct. 2018

Midi, minuit. Zéro heure zéro, héliocentrisme d’un sablier maudit. Le temps s’échappe, nous rattrape et gagne la course. Le quatrième jour d’une canicule, le nombre de crimes augmente de 20%, les jours suivants, cette statistique augmente de façon exponentielle.


En tant que service essentiel, travailleurs à l’ombre du système de la santé, nous avons déclaré l’état d’alerte; « Plan de contingence niveau 3 ». Tous les employés terrains ne pourront cesser de travailler ni obtenir leur pause-repas, jusqu'à nouvel ordre. Le nombre de camions aura été doublé, la ville ne se peut plus, les gens tombent comme des mouches. Les ailes de soins intensifs et d’urgence sont climatisées, autrement, les étages de tous les hôpitaux et de tous les CHSLD sont d’énormes centrales calorifiques. Les malades sont étendus, silencieux, suffocants dans l’air vicié, relevant l’effluve d’un sceau de vomis macéré. Ventilateurs comme mille séchoirs à cheveux qui poussent l’air chaud contre la peau déshydratée des personnes âgées, 45 degrés sous les toits de tôle et de béton.

Crise d’asthme, faiblesse, hyperthermie. La canicule est épidémique, processus d’élimination naturelle planétaire. Elle tue à grand coup de chaleur. Jour et nuit, sans pluie.

J’attends le déluge, j’attends patiemment. 24 heures de travail sur 30. J’attends toujours. Les gens étouffent, presque nus sur la rue.

Nous sommes là, roulant à vive allure dans les quartiers de la cité, gyrophares et sirène symphonique. Uniforme doublé et délire céphalique nourri d’adrénaline. Fuck l’air conditionnée, nos chemises sont détrempées, pas une seule parcelle de peau sèche et le sourire radieux de pouvoir alléger un peu, le poids de la métropole. Nous rions encore avec les patients, malgré la fatigue. Jeux de mots contre douleur traumatique. Larmes contre larmes, sincère empathie pour les hommes et les femmes, mais force béatitudes de quelques secondes où les yeux d’un patient sont apaisés par notre présence…

J’aime peut-être, être persécutée et travailler sans compter ou j’aime juste ce que je fais. Mes patients sont ma famille, l’instant d’une intervention. Et je courrai toujours appel après appel, pour aller à leur chevet, offrir ou ma main ou mes soins.

Tempête de neige ou température équatoriale, je leur suis dévouée, ils font battre le sang dans mes tempes, défiant chaque fois, la course du temps.

Midi, minuit. Zéro heure zéro. Je ne gagnerai pas la course… mais je ralentirai, au moins, un peu son pas.


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