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"Service d'ambulance, Dites moi exactement ce qui s'est passé"

Ce soir Montréal, tu as été aussi froide que les derniers jours d’automne et aussi poignante que l’humidité des premières pluies du printemps après la neige. Tu nous as rentré dans la peau, tu as essayé de t’accrocher à nos axones, la route la plus directe vers les souvenirs.


Ce soir Montréal, tu étais dépressive, miné par le manque ou bien le trop plein. Tu as attenté à ta vie. Ta femme t’a trouvé pendu. Ta sœur a remarqué que tu avais pris toutes les pilules qui se trouvait dans ta pharmacie. Ta mère vient de te trouver après deux jours sans nouvelle, et au moment ou je lui ai demandé de te prendre par les chevilles pour te coucher au sol afin de commencer les manœuvres de réanimation cardiaque, tu n’as pas réagi quand ton thorax s’est enfoncé sous son poids.


Ce soir Montréal, tu es jeune. Tu aurais pu juste être belle, rafraichis par la nouvelle saison, festoyant devant les beaux jours de liberté d’été. Tu aurais pu juste courir nu dans les rues pour faire rire tes copains et t’enfarger dans une borne fontaine. Tu aurais pu simplement prendre un verre de trop (pas deux, pas quatre, pas dix…).


Ce n’est pas la pleine lune, c’est le nombril du mois, rien ne nous indiquait que ce soir, tu allais appeler ton amie pour lui dire que tu tenais un couteau contre ton abdomen, prêt à te hara-kiri.


Aujourd’hui, tu refusais de collaborer. J'ai eu beau utiliser tous les tons de voix que je connaisse, ta douleur insupportable au pied demeurait une urgence vitale. J’ai senti que tu défaillais quand je t’ai parlé de gens en arrêt cardiaque, d’enfant noyé, d’une personne qui s’étouffe et d’une femme en train d’accoucher dans l’entrée de son immeuble. L’information a ouvert une faille mais ta douleur cri plus fort que ton humanité. C’est normal, tu la ressens plus vive que tout le reste. Je peux comprendre.


Aujourd’hui Montréal, tu as crié. Tu m’as injurié et je t’ai permis de perdre patience parce que j’ai un cœur; que je sais que chacune des personnes qui signalent le 911 ressent une urgence. Nous ne choisissons pas comment nous allons réagir à certaine situation. Une infirmière de profession à bout de souffle me cri dessus pour que je dépêche une ambulance avec sirène et gyrophares pour son père qui s’est simplement cogné la tête. Elle s’excuse, avoue qu’elle a perdu son sang froid parce qu’il s’agit d’un membre de sa famille et m’avoue qu’elle tient à ce que je reste en ligne avec elle en attendant l’équipe médicale.


Mais Montréal, tu sais, je ne suis pas une machine au bout du fil. Tu peux rapidement devenir mon frère, ma tante ou la personne qui partage mon quotidien. Quand tu m’appelles parce que ta bague est coincée dans ton doigt et que tu paniques, je suis tenue à des protocoles, j’occupe un métier régi par des règles et une certaine étiquette; oui. Mais j’ai un cœur, par-dessus tout le reste.


Montréal, je t’aime. Quand tu m’appelles pour ton mari de 100 ans qui a syncopé, et que je suis aussi près de son oreille que de ta bouche quand tu lui susurres des « ça va aller mon trésor, l’ambulance s’en vient » après 80 ans de mariage. Pendant qu’il reprend conscience; je suis ta petite fille.


Je suis là pour t’assister et te guider dans l’urgence qui te prend d’assaut. Quelques fois, tu m’appelles parce que tu as vu quelque chose de problématique, que tu as peur parce que quelqu’un dort dans le portique de ton immeuble et que tu refuses de l’approcher. C’est vrai Montréal, on ne sait jamais. Tu fais bien d’avoir signalé mon numéro. Mais oui, je vais avoir des questions pour toi qui concerne la victime potentielle, ne me dit pas que tu n’es pas médecin. Tu es humain et ça me suffit amplement. Oui, je vais te demander de le toucher et de me dire s’il répond. Mais je vais te préciser que si tu sens le moindre danger, tu ne dois pas te risquer.


Montréal, tu es mes yeux et mes oreilles quand tu m’appelles. Dis-moi ce qui ne va pas, et ne t’inquiète pas, je suis consciente que tu ne me parleras pas de chose agréable que tu tenais absolument à vivre. Je sais que tu as mal, que quelque chose est arrivé et que tu as peur. Mais tu dois me le signifier sans impatience. Quelques fois, dans l’angoisse, on déboule un lot d’information et j’ai assez de jugement pour ne prendre que ce qui m’est nécessaire. Après tout, et j’en suis bien consciente, tu ne veux pas du service d’urgence pour des problèmes arrivé il y a dix ans; mais actuellement, je le sais, pour toi, tout est en lien avec ce qui arrive. Permets-moi de te poser des questions pour bien cerner ce qui te taraude. Mon travail m’oblige à distinguer un symptôme d’un autre et du bout de mon écouteur, je ne peux pas deviner. Aide-moi, je t’en prie.


Ma belle Montréal, presque 10 ans déjà, toi et moi. On s’est fait tous les temps. Je t’ai touché, couvert dans les moments les plus humiliants, transporté vers de l’aide en t’écoutant de tout mon cœur. Aujourd’hui, je suis manchot, sans main ni jambe pour venir te secourir, mes oreilles sont les seuls outils que je peux t’offrir avant que les secours n’arrivent. Mais tu dois m’écouter. Aussi apeuré que tu sois, je vais te guider. Respire un bon coup, tu seras mes mains et mes yeux pour quelques minutes.


J’ai besoin de toi.


Aides moi Montréal, ne me dit pas de bêtise ni de méchanceté, ne t’impatiente pas si je demande des informations pour la sécurité de mes intervenants. Ils sont mes amis, ma famille, mes frères et bien que certain soit là pour «occuper et servir» et d’autre pour «stabiliser, soigner et transporter», rien ne pourrait faire en sorte que je décide de les envoyer dans une situation ou ils risqueraient leur vie. Alors oui, je vais être TRÈS insistante. Sans eux, je ne suis rien Montréal. Et si je ne suis pas attentive, si je les envoie directement sur la gueule d’un canon ou d’une personne risquant de les blesser, je ne le supporterais pas. Tu ne peux pas me menacer et te faire violence; personne dans le réseau ne peut accepter de se faire insulter pour avoir à cœur, plus souvent que pour sa propre famille, des émotions vives en entendant ta voix se briser au creux de son oreille.


Tu comprends Montréal?


À minuit sonnant, plus de 1000 appels auront été complétés pour toi. Milles personnes différentes que nous nous partageons à 15 paires d’oreilles. À combien de personne donnons nous le meilleur de nous-même? A toutes, même celles qui nous maltraite, nous coupe la parole, hurle à se fendre l’âme, nous raconte l’essentiel de leur vie, raccroche en plein milieu d’une évaluation, ou nous menace. Oui j’ai choisi ce métier. Mais je l’ai choisi en sachant que je pouvais te fournir des solutions temporaires pour changer le cours de TON histoire. C'est toi qui choisi si tu m'entends. Je suis juste là.

Reste calme, je vais t’aider.


Je peux te dire exactement ce que tu dois faire en attendant l’ambulance.

Je vis dans une centrale de répartition, dépendante à ta voix et à tout ce que tu vas me confier. Tu ne me vois pas Montréal, mais sens tu combien je voudrais passer par ce fil pour te prendre la main?


Je suis là.


Essaie de répondre à mes questions au meilleur de tes connaissances, tu ne peux pas être blâmé de t’être trompé en voulant assister quelqu’un en détresse.


Entends ma voix. Fais-moi confiance.


Sois mes yeux,

Je serai tes mains.


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