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911: Être humain.

Mis à jour : 23 déc. 2018



Je me souviens de cette femme dont le visage avait été ravagé par un accident vasculaire cérébral, qu’un cancer généralisé laisserait pour morte dans quelques heures. Je me souviens de sa famille qui la laissait partir avec nous, comme si nous la portions sur son linceul. Je ravalais mes larmes, me faisant violence, l’intérieur de mes joues rongées pour faire abstraction aux vagues d’émotions qui me submergeaient. Et elle, elle souriait béatement.

Une fois dans le cubicule de l’ambulance, je l’ai regardé droit dans les yeux et je lui ai avoué franchement qu’elle avait le plus beau sourire que je n’avais jamais vu, malgré les séquelles de l'AVC. Elle m’a dit que j’allais l’oublier rapidement, qu'elle était juste une patiente de plus... Non madame, personne n’oublie le sourire serein et lumineux de quelqu’un qui s’apprête à être libéré des ombres de la maladie. Elle était ma 7ieme patiente en carrière. Après 9 ans, sa trace de lumière est indélébile dans mes méninges.


Je me souviens de ces policiers prêts à bondir, qui m’ont donné l’autorisation de faire face à un homme de 6’8’’, refusant d’obtempérer. Il avait été roué de coups à la sortie d’un bar par un gang, une coulisse de sang lui baignait l’œil droit, visiblement intoxiqué, mais surtout commotionné. Je l’ai regardé droit dans les yeux sans rien dire et je lui ai tendu la main. Comme un cheval à qui on donne du leste, il a arrêté de se démener. Il a mis sa main dans la mienne et m’a suivi dans l’ambulance.


Et cette femme, mi cinquantaine, misérable, dans un appartement délabré. Un demi sous-sol malpropre qui sent l’humidité, l’ammoniac et la fumée de tabac. Elle nous attendait, les joues et les lèvres baignées de sécrétions et de larmes. Elle pleurait comme un enfant perdu, ses sanglots lui roulant dans l’arrière gorge.

Elle voulait de l’aide. Elle n'était pas en train de mourir. Elle ne voulait pas mourir non plus... Elle voulait de l’aide. Elle n’en pouvait plus de se refroidir les sens en se réchauffant le gosier. Elle n'en voulait plus de cette vie de merde. Alors ma partenaire et moi l’avons escorté jusqu’à l’ambulance et quand elle nous a demandé si nous pouvions la prendre dans nos bras, pas une seule seconde nous n’avons hésitées. Son visage s'est illuminé et nous avons souris toutes les trois.


Faire face à la misère humaine devient tolérable à la seule condition de reconnaitre que nous pouvons tous être à ce point en détresse. Admettre que nous ne sommes à l’abri d’absolument rien et que nous aussi, nous pourrions, un jour, demander à un pur inconnu de nous donner l’espoir de pouvoir être enfin sauvé de nous-même.


Être humain demeure le soin de confort qui nous distingue de tous les autres.


Je me souviens de ce jour-là, où les policiers ont défoncé la porte d’un appartement après que des voisins aient appelés le 911 en entendant des cris. La porte éclate, nous laissant face à face avec un homme debout, les yeux ronds comme un chevreuil sur l’autoroute, complètement défoncé. Ses pantalons sur les chevilles, contraignant un gamin a des abus sexuels. Cet homme-là n’a pas dit un seul mot du transport, il est resté muet, le cœur comme un étalon sauvage à 180 battements à la minute, visiblement beaucoup trop intoxiqué pour se rendre compte de quoi que ce soit. Et chaque intervenant, malgré l’affront à nos valeurs et la colère qui grondait, aura traité ce personnage avec dignité.


Nous ne pouvons, en aucun cas, faire de distinction entre l’agresseur et l’agressé. Nous soignons, un point c’est tout.

Il y a eu cette centenaire atteinte de démence frontale sévère. Elle avait une peur irrationnelle d’absolument tout. Tout ce qu’elle faisait c’était de crier inlassablement «HELP», comme un disque écorché vif sur lequel l’aiguille rebondie sans cesse. Ni nos mots, ni la chaleur de nos mains ne l’apaisait. Une météorite a traversé le regard de mon partenaire. Il a alors commencé à chanter. La dame, comme perdue entre deux univers, le visage toujours sombre, s'est tue, captivée. Soudainement la torture et la peur s’éloignaient un peu, bercée par la voix de mon ami. Nous avons chanté tout le transport, même au triage du centre hospitalier.


Être humain, c’est d’aller au-delà des protocoles d’intervention. Ça ne prend qu’un cœur qui veut étreindre, qui veut soulager. Il ne s’agit souvent d’aucune médication, de rien qui ne s’enseigne en formation. Qu’un brin de lumière, de tendresse et d’amour inconditionnel pour l’être vulnérable dont nous avons la charge.


Être un travailleur du 911; pompier, policier, paramédic, répartiteur médical d’urgence, c’est d’être propulsé dans vos vies, dans votre intimité, quand votre monde s’écroule autour de vous. Il faut pouvoir offrir la fermeté et l’assurance, le calme et la chaleur, l’empathie et les connaissances, les soins et la rapidité d’intervention et souvent un sourire et quelques fois une larme. La majorité du temps, on disparait dans les corridors de l’urgence après vous avoir donné le meilleur de nous-même. Certaine fois nous restons marqué à jamais par votre passage alors que vous nous aurez oublié, pour le meilleur ou pour le pire.

J’ai l’impression que je suis pressée d’écrire, comme si le temps allait me voler mes souvenirs. Mais ce métier, ces moments, cette course incessante contre la montre qu’on doit ralentir, je ne peux pas les oublier. C’est là, au bout de mes doigts, comme une greffe dans mes tripes, logé dans mes artères coronaires.

Vous êtes ma soif de vivre, pour chaque âme que j’ai pu, que j’ai dû aider, ranimer, supporter, je marcherai.

Pour chaque instant, chaque seconde, chaque battement de cœur que j’ai eu à rassurer, je ferai un pas en avant.

La maladie ne sera jamais capable de faire une ombre à ce besoin que j’ai d’être.

D’être humain.

Et je marcherai, vous tous à mes côtés.


Et je marcherai.


Parce que tout fini toujours par se remettre en marche.







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